À l'écran

Juice (1992) : Bishop, ou Tupac acteur

Par Selim Rochat · 08 juillet 2026 · 4 min de lecture

Je me souviens très bien de la première fois que j’ai vu Juice. C’était une VHS de location, à Lausanne, un dimanche pluvieux de 1996. Je connaissais déjà le rappeur. Je ne m’attendais pas à l’acteur. Au bout de vingt minutes, j’avais oublié que je regardais Tupac Shakur. Je regardais Bishop, un gamin de Harlem qui bascule, et cette bascule me glaçait.

Bishop, le rôle qui a tout changé

Juice sort en janvier 1992. C’est le premier long métrage d’Ernest R. Dickerson, jusque-là directeur de la photographie de Spike Lee (Do the Right Thing, c’est lui à l’image). Le film suit quatre adolescents de Harlem, dont Q, apprenti DJ joué par Omar Epps, et Bishop, joué par un Tupac de vingt ans qui n’a alors sorti qu’un seul album.

Bishop n’est pas un méchant de cinéma. C’est un garçon humilié, fragile, qui découvre dans une arme à feu le seul pouvoir qu’on ne lui a jamais donné. Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est la précision du jeu. Tupac ne surjoue rien. Il laisse la menace monter dans le regard, dans les silences, dans une façon de sourire au mauvais moment. La critique américaine de l’époque a salué la performance, et beaucoup considèrent toujours que c’est l’un des grands rôles du cinéma hip-hop des années 90. Je fais partie de ceux-là.

D’où venait ce talent

On l’oublie souvent : Tupac était un acteur formé avant d’être un rappeur signé. Adolescent, il étudie à la Baltimore School for the Arts, une école publique d’arts où il suit des cours de théâtre, de poésie, de ballet. Il y joue du répertoire classique, Shakespeare compris, et il en parlera toute sa vie comme de ses années les plus heureuses. Cette formation s’entend dans sa musique, dans sa diction, dans son sens du personnage. Elle se voit surtout à l’écran. Quand il joue Bishop, il ne fait pas du Tupac devant une caméra. Il construit un rôle, avec une technique réelle derrière l’instinct.

Le panorama : cinq films en cinq ans

La filmographie est courte. Elle tient dans une main, et elle vaut le détour.

Poetic Justice (1993). John Singleton, tout juste sorti de Boyz n the Hood, lui offre le rôle de Lucky, un postier de South Central, face à Janet Jackson en poétesse endeuillée. Road movie sentimental, imparfait mais attachant. Tupac y montre une douceur qu’on ne lui connaissait pas, à des années-lumière de Bishop. C’est peut-être son rôle le plus tendre.

Above the Rim (1994). Retour du côté sombre avec Birdie, dealer et parrain du basket de rue à Harlem. Le film est plus conventionnel, mais Tupac y est magnétique, et la bande originale, portée par le label Death Row, est restée culte. Pour comprendre le contexte musical de cette période, mon guide par où commencer pose les repères.

Gridlock’d (1997). Mon préféré après Juice. Tupac et Tim Roth jouent deux musiciens héroïnomanes qui décident de décrocher et se heurtent à l’absurdité des services sociaux. Comédie noire, presque beckettienne, écrite et réalisée par Vondie Curtis-Hall. Le film sort en janvier 1997, quatre mois après la mort de Tupac. Le voir aujourd’hui serre le cœur : il y est drôle, précis, complètement libre. On mesure ce que le cinéma a perdu.

Gang Related (1997). Son dernier tournage, sorti lui aussi à titre posthume, à l’automne 1997. Un polar où il incarne, aux côtés de James Belushi, un flic corrompu rattrapé par une bavure. Ce n’est pas un grand film, mais Tupac y tient sans effort un premier rôle adulte, ambigu, loin des personnages de rue. La direction que sa carrière aurait prise, sans doute.

Ce que l’acteur dit de l’artiste

Ces cinq films racontent la même chose que les albums, autrement. Tupac était un interprète au sens fort : quelqu’un qui habite des personnages, y compris dans sa musique, où le tendre et le furieux cohabitent parfois sur le même disque. Ceux qui réduisent l’homme à une caricature de gangsta rap n’ont jamais vraiment regardé Gridlock’d, ni écouté Me Against the World. L’école de théâtre de Baltimore n’a jamais quitté le rappeur de Death Row.

Où voir ces films aujourd’hui

Bonne nouvelle, presque tout est accessible, avec un peu de patience.

Juice a bénéficié d’éditions Blu-ray soignées, notamment une édition anniversaire chez Paramount, et le film apparaît régulièrement en location numérique sur les plateformes habituelles (Apple TV, Google Play, Amazon Video). Vérifiez la disponibilité suisse et française, elle change souvent : https://tv.apple.com et https://www.justwatch.com pour suivre les allées et venues.

Poetic Justice et Above the Rim existent en DVD et circulent en location numérique. Gridlock’d est le plus difficile à trouver en version française ; l’import DVD ou Blu-ray anglophone reste la voie la plus sûre, en vérifiant la zone. Gang Related se déniche en DVD d’occasion sans difficulté.

Un conseil d’ordre : voyez-les dans l’ordre chronologique, de Juice à Gang Related. En cinq ans, on regarde un acteur mûrir à toute vitesse, comme si le temps lui était compté. Il l’était.

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